Cinéclub

The Curse of the Jade Scorpion, réalisé par Woody Allen, USA, 2001 VoStFD

The Curse of the Jade Scorpion, réalisé par Woody Allen, USA, 2001 VoStFD

Mardi 3 décembre, 16h10, Aula 

En deux lignes: 

 

Alors que tout l'accuse, l'enquêteur phare d'une compagnie d'assurance soupçonne une jeune femme chargée de moderniser son entreprise d'être responsable d'une série de vols de bijoux.

 

Et en un peu plus: 

 

Woody Allen à l’écran, c’est souvent un individu maigrichon, hâbleur et geignard à la fois, toujours un peu dépassé par les événements, toujours un peu écrasé par ses angoisses.

 

Woody Allen derrière la caméra, c’est un talentueux stakhanoviste. Depuis 1969, il a ainsi réalisé plus de cinquante films, soit pratiquement un par année. Et si sur un tel nombre, certains sont fatidiquement mauvais, beaucoup conjuguent charme et intelligence et certains confinent au génie. 

 

Il a, à quelques reprises, gagné des Oscars et d’autres prestigieuses récompenses qu’il n’est jamais allé chercher. Parce qu’il joue de la clarinette le lundi soir dans un ensemble. Ça ressemble à une pirouette élégante et un peu absurde, bien dans le ton des personnages qu’il incarne généralement… et c’est pourtant vrai. Mais cela reste, bien sûr, une pirouette : Allan Stewart Konigsberg n’est pas un grand amateur de récompenses académiques. Sans doute parce que, comme il l’a fait remarquer : « Cette histoire de récompense, c’est un peu idiot. Je ne peux pas m’incliner comme ça devant le jugement des gens, parce que si vous le faites quand ils prétendent que vous méritez une récompense, vous devez aussi le faire quand ils prétendent que vous n’en méritez pas. »

 

De The Curse of the Jade Scorpion, Woody Allen a dit que ce film était probablement le pire qu’il ait tourné (encore que les candidats à ce titre ne manquent pas selon lui). La raison ? Comme Jack Nicholson et Tom Hanks avaient décliné le rôle principal, Woody Allen s’est rabattu sur lui-même pour incarner C.W. Briggs, le film s’infléchissant ainsi vers quelque chose de plus léger qu’il n’aurait fallu, au détriment des autres membres du casting. Un curieux retour des choses si l’on pense qu’au début de sa carrière, Woody Allen avait exigé d’obtenir un rôle mineur dans What’s New, Pussycat?, le premier film qu’il ait écrit, et qu’il avait par la suite modifié l’intrigue du film de manière à s’accorder davantage de présence à l’écran à l’exaspération croissante de l’acteur tenant le premier rôle, jusqu’à ce que le producteur y mette bon ordre.

 

Et pourtant, malgré ce jugement sévère du principal intéressé, The Curse of the Jade Scorpion est un bon divertissement. S’il n’est pas révolutionnaire, c’est qu’il est avant tout un double pastiche. Du film noir d’une part, dont il emprunte les archétypes et les thématiques ; de la screwball comedy d’autre part, sur laquelle se construit la relation entre C.W. Briggs et Betty-Ann Fitzgerald. Un mélange improbable mais réussi où la légèreté incisive l’emporte sur la part d’ombre.

 

Et sans doute a-t-on le droit, parfois, de s’accorder un peu d’insouciance, une intrigue farfelue, la visite d’un marché persan et un séjour à Madagascar.

 

Avant le claquement de doigts. 

Saul Fia (Le Fils de Saul), réalisé par Lázló Nemes, HUN, 2015

Saul Fia (Le Fils de Saul), réalisé par Lázló Nemes, HUN, 2015

Mardi 19 novembre 2019, 16h10, Aula

 

En quelques lignes :

 

Octobre 1944, Auschwitz-Birkenau.

Saul Ausländer est membre du Sonderkommando, ce groupe de prisonniers juifs isolés du reste du camp et forcés d’assister les nazis dans leur plan d’extermination. Il travaille dans l’un des crématoriums quand il découvre le cadavre d’un garçon dans les traits duquel il reconnaît son fils. Alors que le Sonderkommando prépare une révolte, il décide d’accomplir l’impossible : sauver le corps de l’enfant des flammes et lui offrir une véritable sépulture. (Allocine)

 

Et en un peu plus :

 

« Et non seulement nous n’avons pas le temps d’avoir peur, mais nous n’en avons pas la place. » (Primo Levi, Les Naufragés et les rescapés, 1989)

 

Pour le philosophe Georges Didi-Huberman[1], Le Fils de Saul est un « monstre nécessaire, cohérent, bénéfique, innocent. » Film monstrueux car expression d’un cauchemar malheureusement bien réel : celui de la Shoah, des camps de concentration et de leur indicible cruauté. Film nécessaire et bénéfique car capable, dans le cadre d’une formulation esthétique et narrative très risquée, de représenter l’irreprésentable d’un tel événement, « trou noir » de l’histoire et de la pensée humaines. Cohérent, enfin, car faisant du cinéma en lui-même, en tant qu’art mêlant sons et images en mouvement, le support de ce paradoxe.

 

C’est ce dernier aspect qui marquera le plus les spectateur·e·s, probablement. Le Fils de Saul raconte une histoire en effet, celle de Saul Ausländer, déporté juif membre des Sonderkommandos d’Auschwitz qui cherche à offrir une sépulture à celui qu’il pense être son fils, mais cette histoire pourrait n’être qu’un conte macabre parmi d’autres si elle n’était pas en même temps articulée à deux choix spécifiques de mise en scène : d’une part, la caméra est située en permanence à proximité de Saul (juste derrière lui, juste devant lui, lui tournant autour, le suivant dans sa course effrénée dans le camp) ; d’autre part, la profondeur de champ est majoritairement infime, si bien que nous ne voyons souvent à l’écran que ce qui se situe au premier plan, le reste demeurant flou. Dès lors, l’horreur des camps, toujours fugace, jamais frontale, comme « baignant » indistinctement le protagoniste mais toujours tranchante, y est produite par l’entremise d’une véritable découpe cinématographique : découpe d’une zone de netteté très restreinte dansl’espace du visible, découpe d’un champ très restreint dans la pratique du plan rapproché, par laquelle les sons, hurlements et corps ne parviennent au spectateur que sous la forme d’un magma auditif et visuel proprement effarant. Ainsi, on ne voit rien et pourtant on a vu, malgré tout. La violence, l’horreur et les souffrances sont là, dans ce qui ne se fixe pas, dans ce qui reste liquide et intangible dans l’ordre de visible, dans ce qui fuitla pensée et que pourtant l’on sait exister. Tel est le paradoxe qui explique en partie l’incroyable puissance du Fils de Saul, et sa pertinence dans le cadre d’une réflexion esthétique sur la représentation de l’Holocauste.

 

Incarnation de l’urgence et de l’enfermement, représentation radicale et anxiogène de l’indicible des camps, Le Fils de Saul n’en est pas moins un film innocent car il propose le récit d’une folie pure, d’un sacrifice absurde et magnifique mené par son protagoniste, cherchant à donner une sépulture à un fils dont il n’est même pas certain qu’il soit le sien, travaillant à arracher à l’extermination de masse le corps et l’identité d’un seul enfant, à lui restituer une part de son humanité alors que tout concourt à la lui retirer, c’est-à-dire à créer, « à contre-courant du monde et de sa cruauté, une situation dans laquelle un enfant existe, fût-il déjà mort ». En cela, Le Fils de Saul n’est pas qu’une plongée en enfer, il est aussi une façon de sortir du noir, par l’image, par la pensée.

La cité de la peur, réalisé par Alain Berbérian, FRA, 1994 Vo

La cité de la peur, réalisé par Alain Berbérian, FRA, 1994 Vo

Mardi 1er octobre, 16h10, Aula

En deux lignes :

Lors du Festival de Cannes, Odile Deray, attachée de presse, instrumentalise une série de meurtres de projectionnistes pour promouvoir un film bis, ‘Red is dead’.

 

 

Et en un peu plus :

As-tu vu le film de Berbérian ?

C’est pas Polanski, Lynch ou Dolan.

C’est juste un film pour se marrer

Et c’est même pas

Si nul que ça.

 

C’est ni Godard ni Kurosawa,

Tarkovski, Fritz Lang ou bien Capra.

Quand t’as lancé cette péloche

Mon vieux vaut mieux

Que tu t’accroches.

 

{refrain :}

Youri,

Dans La cité de la joie,

Youri,

T’aurais l’aire de quoi ?

Youri,

Dans Le salaire de la peur,

Crois pas que tu serais taillé pour jouer

L’camionneur.

 

Chabat Lauby et pis Farrugia

C’est pas Delon Deneuve ou Sinatra

Mais c’est beaucoup mieux que ça

C’est pas si nul, ou pt’être que si

Circulaire

 

Faisez gaffe à vos zygomatiques

La clique en toc toque à la porte
automatique

Ma vieille pas b’soin d’s’mettre à la vielle

Car tu danseras

La carioca

 

{refrain :}

Youri,

Dans La cité de la joie,

Youri,

T’aurais l’aire de quoi ?

Youri,

Dans Le salaire de la peur,

Crois pas que tu serais taillé pour jouer

L’camionneur.

Présentation de la saison 2019-2020

« Ça va couper, chérie ! »

 

« Le combat est père de tout, roi de tout. Les uns, il les produit comme des dieux, les autres comme des hommes. Il rend les uns esclaves, les autres libres. »

Héraclite, fragment 8 (DK), trad. Yves Battistini

 

« Ça va couper, chérie ! » Voilà qui n’augure rien de bon, pour les vieux briscards. On est au téléphone, on vaque à ses occupations, bref ! on est englué dans le quotidien et voilà que surgit un fâcheux qui n’a pas sa faucille dans sa poche. C’est tuant.

 

Sans qu’il faille pour autant aller à Cannes, c’est à une coupure dans votre quotidien que Fenêtre sur cour, le cinéclub de Gambach, vous convie le mardi ou le jeudi, pour sa seconde saison placée sous l’égide des projectionnistes, des enquêteurs miteux et des ingénieurs-pianistes.

 

« Ça va couper, chérie ! » Que coupe-t-on, d’ailleurs ? La plupart du temps, la parole, bien sûr, parce qu’il s’agit de faire valoir son point de vue, de sauver la face ou de placer un bon mot qui ne saurait attendre. Qu’on soit en démocratie, en classe, au bistrot ou en couple, il serait imprudent d’avoir le dessous rhétoriquement.

 

Il n’y a toutefois pas que la langue qui soit à double tranchant. Poignard et wakizashi rutilent, dans l’espérance d’un fourreau. Et encore est-on bien content de ne pas avoir qu’un bambou émoussé sous la main ! « Ça va couper, chérie ! » frissonne-t-on d’angoisse avant que ne jaillisse sur l’écran le pourpre ou le noir du sang.

 

Et puis, en sus de la parole et du sang qui font partie intégrante de la vie, au cinéma, c’est l’image que l’on coupe. Il y a, d’une part, le director’s cut qui fait resurgir dans notre salon ce qui est jugé malséant en salle. Mais il y a surtout (fatalité faite art !) que la caméra coupe le monde en deux : la fenêtre du champ et la marge infinie du hors-champ. Ce hors-champ où traîne encore notre oreille alors que l’on emporte notre œil ailleurs. Cette terra incognita où se tapit notre imagination, d’où jaillissent des mainates, où tout se passe, parfois. Là où « ça va couper, chérie ! »

 

Pour nous accompagner sur la Croisette, dans les abysses du camp, aux entrées de service, dans les rues de Rome et sur le tatami fatal, cinq coupables. Leur époque, leur culture, leurs préoccupations diffèrent, mais tous sont incisifs à leur manière. S’y ajoutera, pour ne pas couper notre élan, un sixième comparse de votre choix, offrant sa lecture du funeste avertissement.

 

Chers élèves, chers collègues, chers collaborateurs, nous nous réjouissons de regarder, de ressentir et de tailler une bavette avec vous.

Pour le cinéclub,

 

Olivier Vonlanthen & Matthieu Troillet